lundi 6 novembre 2017

Les Arcanes - 3/31 - L'Impératrice


Mais la mort changeait peu de choses à cette intimité qui depuis des années se passait de présence l'impératrice restait ce qu'elle avait toujours été pour moi : un esprit, une pensée à laquelle s'était mariée la mienne.
Mémoires d'Hadrien (1951) - Marguerite Yourcenar

Samedi 25 février 1989

La tempête avait fait rage toute la nuit et Aleph l'avait passé dans un état équivalent : rageur ; partagé entre l'incompréhension, la colère et l'embarras.
Pour commencer le comportement de Madame Rousseau était des plus étranges. Pourquoi appeler Le Jean une femme, pourquoi la désigner ainsi devant une personne étrangère aux ragots et histoires du village ? Et pourquoi l'envoyer se faire mal juger dès la première seconde, alors qu'il ne lui avait rien fait. Pensait-elle qu'il n'irait pas au château ?
De plus, quel type de "plaisanterie" pouvait bien faire le maire à la curatrice du château pour que deux cartes de tarot la mettent dans un tel état.
Et qui appelait sa fille Marozia quand son nom de famille était Jeanne ? Qui appelait sa fille Marozia tout court .Même si en matière de prénom, il n'avait rien à lui envier, au moins le sien n'était pas lié à celui d'une femme qui avait incarné le mythe de la pornocratie pontificale.
Et enfin, les cartes. Qu'y-avait-elle lu précisément pour y voir une insulte ?
La coïncidence était impossible, son nom, une référence au sien, laissé dans une grotte.
Par qui... Mme Rousseau et sa permanente impeccable ? Le maire, ce notaire quarantenaire et sportif qu'il n'avait croisé qu'une fois. Ce type avait-il seulement retenu son prénom ? Et que foutait cette snobinarde estampillé Versaillaise de Marozia Jeanne, au fin fond du plateau des 1000 vaches dans un château de campagne, juchée sur une colline à gérer une collection régionale ?

Aleph rumina ainsi une bonne partie de la nuit et ses quelques périodes de sommeil étaient régulièrement troublées par les bruits de l'extérieur. Des choses roulaient ou s'effondraient dans la cour.
Finalement à 5h, il renonça à dormir. Le poêle, son meilleur ami du moment, fut nourri avec largesse et Aleph dosa généreusement son premier café de la journée. Il mit aussi du beurre sur ses tranches de brioches.
La petite radio à piles était bloquée sur France Musique. La veille, pour passer le temps, Guillermo avait cherché une radio locale sur ondes courtes. Mais à cette heure ci, il ne s'y passait rien. Vivaldi ferait l'affaire pour le moment.
Aleph, à la lueur de la lampe de poche se plongea dans la lecture  de Ne Pleure Pas Ma Belle de Mary Higgins Clark, sûrement abandonné  là par le précédent visiteur du gîte, c'était tiède et sans grand intérêt mais ça se laissait lire. Pour la première fois depuis sa discussion avec Guillermo la veille au soir, le cerveau d'Aleph sembla cesser de bourdonner.

A 8h le jour se leva, surement motivé par la sonnerie du téléphone.

Samedi matin, 8h. Aleph aurait préféré que la ligne reste en dérangement. 20 sonneries stridentes plus tard, la personne à l’autre bout du fil n'abandonnait pas. Un seul être  au monde était capable d'une telle obstination.

Aleph soupira et se dégagea du canapé. Sa main resta suspendue un instant au dessus du combiné, espérant que peut-être qu’après une sonnerie supplémentaire, l'appareil replongerait dans le silence. Peut-être qu'un arbre quelque part allait tomber sur la ligne. Mais non.
« Allo.
- Guillermo.
- Non c'est Aleph, Mad...
- Guillermo.
C'était un ordre, pas une question
- Guillermo est encore endormi madame Hubert.
- Et la grotte ?
- Elle... ne dort pas. C'est une grotte. »
10 secondes, pensa Aleph, il n'avait tenu que 10 secondes sans avoir envie de lui balancer le premier objet contondant à la figure. Le silence au bout du fil fut glacial. Mais bref.
« Monsieur Kaplan.  
Peu de gens arrivaient à lui faire prendre son nom pour une insulte aussi bien que Madeleine Hubert.
- La grotte était en parfait état quand j'y suis allé hier.
- Et aujourd'hui ?
- Il est 8 heures du matin. Nous sommes samedi.
- Vous me prenez pour une idiote qui ne sait pas lire ?
- Non. »
Le mot était d'une sécheresse qui sous-entendait tellement l'inverse qu'il du provoquer des fissures dans l'oreille de son interlocutrice car elle ne renchérit pas.
Guillermo était apparu dans l'encadrement de la porte de sa chambre au début de la conversation. Le cheveu en bataille, les yeux gonflés, sa couette rose enroulée autour des épaules, il serrait un coussin dans ses bras. Soit son état ne s’était pas amélioré, soit la sonnerie prolongée l’avait tiré d’un très profond sommeil. Sa longue carcasse sembla glisser jusqu'à Aleph. Il lui prit le combiné des mains et s'affala sur le sol, non sans y avoir préalablement laissé tomber son oreiller pour amortir sa chute.
- Madeleine, doux cauchemar de mes nuits et thème principal de mes hallucinations diurnes, que puis-je faire pour toi ? grinca-t-il avant de partir dans une quinte de toux d'une violence feinte.
Aleph saisit l'écouteur et s'installa en tailleur près de son chef. Ses conversations avec leur directrice de département étaient toujours un merveilleux moment de distraction, à condition de ne pas se retrouver seul ensuite avec Madeleine Hubert, qui se défoulait alors sur le premier venu dont le grade était inférieur au sien.
- Guillermo, je vais finir par vous renvoyer.
- Vous ne pouvez pas, mais c'est très gentil de penser à moi. Comme mon assistant vous le disait, nous somme samedi, je suis malade et dehors une tempête à décorner les vaches fait rage. Mieux même, je pense avoir vu une vache complète passer en tourbillonnant devant ma fenêtre pas plus tard qu’il y a deux minutes. Pour ces trois raisons, La grotte attendra. Elle nous a attendu quelques dizaines de milliers d’années, je suis sûr que deux jours de plus ne lui sembleront pas excessifs. Vous aviez autre chose à nous communiquer ? Un éventuel retour de certains de nos collègues ? Des nouvelles de la jambe cassée de Julien ? Vos meilleurs vœux de rétablissement ?  Quelques mots de caution et d'encouragement pour nous aider à surmonter la tempête du siècle perdu sans électricité au milieu de nulle part, un mot aimable pour changer ?
- ...
- C'est bien ce que je me disais.
- Judith devrait revenir mardi. Comment allez vous ?
- Ah ! Attention, vous allez attraper des cloques sur la langues avec toutes ces bonnes et sincères formules.
- Guillermo, n'en rajoutez pas, vous savez l'importance de ce projet, la difficulté à obtenir des financements, les mécènes et ma hiérarchie me soufflent sur la nuque. Le budget...
- Oui, oui, Madeleine je sais. Mais un peu de respect pour mon assistant, et moi-même, ça me ferait plaisir. Il est livide dès qu'il doit vous parler le pauvre. Pour répondre à votre question : Je vais mieux qu'hier, j'ai même soudain une sauvage envie de glace à la crème à l'ananas. Sûre preuve de ma guérison imminente. Allez comprendre. Nous serons sans faute à la caverne lundi à 8h.
- Bien. Bonne nouvelle.
- Et sur ce, on frappe à la porte. Je vous laisse. »
Guillermo raccrocha et ôta rapidement le combiné de son socle pour être sûr de ne pas subir un nouvel assaut de leur patronne.
Aleph avait beau savoir que ces deux là se connaissaient depuis plus de 30 ans et avaient une relation de travail sadique mais parfaitement efficace, les piques de Guillermo le laissaient toujours pantois. Madeleine, brillante et plutôt douée en politique avait la subtilité et le tact d'une moissonneuse-batteuse quand il s'agissait de gérer des humains. Mais Guillermo avait raison : Quelqu'un frappait vigoureusement à la porte. Un conducteur perdu dans la tempête ?
Il se leva prestement et se hâta d'aller ouvrir la porte, pendant que Guillermo. Une bourrasque et quelques feuilles terminèrent leur course dans le salon. Marozia Jeanne suivit immédiatement.

Dehors, avant de refermer la porte derrière elle, Aleph aperçut une Renault 19 noire garée près de l'estafette. Il regagna le salon, mortifié, pendant que Marozia Jeanne, d'un calme olympien, visiblement sèche et sans une mèche dérangée dans son chignon tressé alors qu'elle venait de traverser une cour sous la pluie avec des rafales de 80 km/h, ôtait une longue cape en tartan et l'arrangeait calmement sur le porte manteau. Elle portait un pantalon moulant d'équitation, blanc cassé et des bottines courtes. Une chemisette noire sous un pull beige serrant complétaient sa tenue.
Elle faisait bien de l'équitation. Mais que faisait-elle ici ?

Elle salua Guillermo d'un bref hochement de tête.  Celui-ci, étrangement, gardait une apparence plutôt présentable, pieds et jambes nues, sa couette sur les épaules et serrant son oreiller contre lui. L'autorité naturelle qui se dégageait de sa personne compensait le ridicule de son accoutrement. Et surtout, il semblait se contreficher totalement de ce que l'intruse pouvait bien penser de lui. Elle le dévisagea d'ailleurs de la tête aux pieds, mais de manière neutre. Pas comme elle l'avait fait avec Aleph lors de leur première rencontre. Elle recommença d'ailleurs, tournany complétement le dos à Guillermo et se dirigeant vers Aleph, les deux poings sur les hanches.
Son pyjama bleu décoré de dinosaures verts lui sembla soudain un bien maigre rempart contre le regard perçant de la châtelaine.
« Monsieur Kaplan, il me semblait avoir été claire. Quoique le maire vous ait raconté, cette plaisanterie est des plus désagréables. N'insistez plus.
Aleph haussa les épaules puis se pinça le haut du ne, légèrement agacé. Une nuit sans sommeil avait suffit.
- J'ignore de quoi vous parlez. Mais je crois qu'il y a un énorme malentendu. Vous prendrez bien un café ? Il doit aussi rester de la brioche.
- Et du cassoulet, renchérit Guillermo qui regardait maintenant la scène, assis sur le canapé, l'air amusé. »
Aleph se dit qu'avec un peu de recul la confrontation entre son assistant en pyjama et une furie tirée à 4 épingles sortie de nulle part devait lui faire penser à ses joutes incessantes avec Madeleine Hubert.

***

Sans grand enthousiasme, Marozia Jeanne avait pris place à la table du salon et regardait avec incrédulité la tasse Blanche-neige pleine de Nescafé qu'Aleph venait de poser devant elle.
Guillermo sortit de la salle de bain vêtu d'un pantalon brun en velours trop large et d'une chemise rayé blanc et bleu. Ce n'était pas parfait, mais ni lui ni Aleph qui était également allé passer un jean et une chemise, n'avaient prévu beaucoup de vêtements formels, les ossements des grottes n'étant généralement pas regardant sur la tenue de leurs découvreurs.

Guillermo s'assit en face d'elle, Aleph prit place à côté de lui et déglutit.
« Guillermo, voici Marozia Jeanne, curatrice du château musée du bourg. Madame Jeanne, Guillermo Lopez, directeur de fouilles des grottes de la forêt municipale.
Guillermo contempla un instant Marozia.
- J'ai l'impression de n'avoir que la moitié du puzzle, soupira le chef de fouille et se tournant vers Aleph.
- Moi aussi.
- De même. »
Il y eu un silence. Marozia fixait Aleph. Guillermo avait le même regard insistant. Aleph soupira.  Une bûche craqua dans le poêle, dehors un débris heurta sèchement un mur.
« Je commence. Soupira Aleph. Chronologiquement, c’est mieux. Avant hier, dans la grotte j'ai trouvé une carte de tarot. Le Bateleur.  L'unique lettre qui compose mon nom inscrite sur l'un des objets qu'il manipule.
Hier, en allant vérifier si tout allait bien à la grotte, je suis tombé sur une seconde carte. La Papesse. Comme aucune bibliothèque n'était disponible à proximité et que je suis assez peu calé en cartomancie, je me suis dit qu'en montant au château, je trouverais peut-être mon bonheur dans la bibliothèque privée. Madame Jeanne a souhaité inspecter les cartes. Elle m'a ensuite mis dehors sans plus d'explication qu'une vague accusation de harcèlement en collaboration avec le maire.
- Ah, c'était donc ça tes questions sur le tarot hier soir. Je me demandais qu'elle mouche t'avais piqué. Et vous ? Marozia, qu'est qui vous fâche tant ?
- Madame Jeanne. Si cela ne vous ennuie pas, monsieur Lopez.
- Point, point, Madame Jeanne. Sourit Guillermo.
La curatrice lui assena un regard sombre et sans un mot tira de sa manche une carte de tarot. Même parchemin, même type de dessin.
- J'ai trouvé ça, ce matin, glissé sous ma porte.
Guillermo pris la carte et l'examina.
- L'Impératrice... Héhé.
- Vous trouvez ça drôle.
- Non, simplement la ressemblance de ce dessin avec notre supérieure Madeleine Hubert est assez frappante. Je peux voir les deux autres cartes ?
Aleph tira jusqu'à eux son classeur de notes qui se trouvait sur la table et en sortit les deux cartes. Guillermo les posa devant lui.
- Donc, tu as trouvé deux cartes, deux jours de suite dans la grotte. Une pour toi, une pour Marozia.
- Madame Jeanne.
- Une pour Madame Jeanne, rectifia Guillermo avec un sourire encore plus moqueur que le premier, et l'Impératrice.
- C'est vrai qu'elle ressemble à Madeleine.
- Je suis d'accord. C'est troublant, renchérit Marozia.
- Vous la connaissez ?
- C'était ma directrice de thèse à l’école du Louvre.
- Oh. Désolé.
- Merci.
Il y eu un silence durant lequel les trois scientifiques observèrent les cartes. Impassibles.
- Bien. Rien de tangible. Et cette histoire de harcèlement ?
Marozia bu un peu de café. Elle grimaça et reposa la tasse loin d’elle pour bien faire comprendre qu’elle n’y porterait  plus les lèvres.
- Habiter un village isolé, c'est s'exposer à des points de vues parfois rétrogrades. J'aimerais ne pas entrer dans les détails, mais il semblerait que quelques habitants, et c'est un euphémisme, aient un léger problème avec certains aspects de ma vie privée. Le maire et sa secrétaire en particulier. Ces derniers trouvent que c'est un excellent prétexte pour me mettre des bâtons dans les roues, et me rappeler dès que possible que ma simple existence leur est parfaitement insupportable. Lorsque monsieur Kaplan est venu, j'ai cru que ces deux cartes étaient encore un rébus de mauvais gout de leur part. Il semblerait me ma conclusion ait été erronée. Vous m'en voyez désolée.
- Je… ne comprends pas.
Marozia leva les yeux au ciel puis se pencha vers Aleph.
- Comprenez simplement que si vous aviez réellement été envoyé par le maire, avec ces deux cartes nous liant, vous auriez représenté une menace pour moi.
Il y eu enfin quelque chose d’humain chez Marozia Jeanne, elle eut un sourire fatigué.
- Je suis soulagée de n’avoir pas à me débattre avec deux antagonistes de plus. »
Guillermo et Aleph se regardèrent et décidèrent d’un silencieux mais commun accord de ne pas insister sur les causes du harcèlement qu’elle subissait. L’ambiance de la pièce venait de se réchauffer de quelques degrés et l’énigme sur la table était déjà assez conséquente.
- On pourrait peut-être revenir aux cartes, suggéra Aleph, leur provenance nous est toujours inconnue.
Marozia Jeanne accueilli la diversion avec plaisir.
- Elles sont récentes. Le parchemin est de mauvaise qualité et a été vieilli artificiellement au thé. Le dessin est fait à l’encre plutôt que tamponné comme les cartes l’étaient traditionnellement en 1800 lorsque ce type de graphisme était à la mode. D’ailleurs, le choix de support pour les cartes qu’elles soient à jouer ou divinatoires se tournait plutôt vers de mince lame de bois plutôt que des morceaux de parchemin. Ajoutons que ce rouge encore est bien trop vif pour être ancien. Je n’ai pas tout le matériel nécessaire pour les étudier en détails ici et je n’ai pas pris plus d’une demi-heure pour examiner l’Impératrice avant de venir vous trouver, mais j peux affirmer que ces cartes n’ont guère plus de 10 ans.
- Nous n’avons donc pas dérangé l’esprit d’un cartomancien que les villageois auraient muré dans la grotte il y a 500 ans, s’exclama Aleph, c’est un véritable soulagement.
Guillermo pouffa, le regard de Marozia oscilla entre mépris et pitié.
- Mais alors qui ?  demanda Guillermo. Aleph tu aurais pu m’en parler plus tôt.
- Tu avais 40 de fièvre jusqu’à hier, sans vouloir te manquer de respect tu n’aurais pas été d’une grande utilité. En plus, avant-hier ce n’était qu’une carte. J’ai cru à une blague. Ca a l’air un peu plus sérieux. Pourquoi déposer l’impératrice chez Madame Jeanne ?  Est-ce qu’on garde la théorie qu’elle représente Madeleine Hubert notre impératrice à tous, d’une manière ou d’une autre ?

Il y eu à nouveau un long silence dans la pièce. A l’extérieur c’était une autre histoire. Une vache passa. Aleph n’aurait pas pu jurer qu’elle avait les quatre sabots au sol. Elle termina son étrange course dans un abri à bois vide où elle sembla heureuse de rester blottie.

- Je vais peut-être rentrer au château avant que ça ne devienne impossible, murmura Marozia Jeanne.
Comme pour la convaincre du contraire un craquement sinistre retentit et quelques débris passèrent devant la fenètre. Aleph alla entr’ouvrir la porte, puis la referma, les cheveux en batailles et un feuille sur la joue.
- Vous aimiez beaucoup votre R19 ? Un morceau de hangar vient de tomber dessus.
- Et l’estaffette ? demanda Guillermo avec une lueur d’espoir dans le regard.
- Elle a l’air intacte, hélas. »

 Bonus Track : 




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jeudi 2 novembre 2017

Les Arcanes - 2 - La Papesse


Cette papesse Jeanne établie d'abord par quelques-uns, détruite par d'autres, ensuite rétablie, il la détruisait pour jamais, et il trouvait que cette fable ne pouvait s'être soutenue qu'à la faveur des ténèbres de la chronologie qu'il dissipait.

Vendredi 24 février 1989

D'après les infos glanées par l'intermédiaire de la petite radio à piles de la salle de bain, l'apocalypse, la vraie, n'était due que dans deux jours. Cette nuit n'avait été qu'un coup de semonce.

Aleph, après avoir regagné sa chambre à la lueur du poêle et d'une lampe de poche et passé une nuit agitée, s'était levé à 7h sans grand enthousiasme.
La première opération fut d'éponger l'eau qui s'était glissée sous la porte. La seconde de relancer le poêle et de poser dessus une bouilloire. La cuisine n'était équipée que de plaques électriques. Mâchonnant un croûton de pain, pieds nus dans ses bottes et sa parka
au dessus de son pyjama, il s'aventura dehors, à la recherche du tableau électrique. Après quelques errements, il finit par trouver la boîte à fusibles dans une remise à bois attenante au bâtiment, la logique des lieux lui échappait, cependant, rien n'avait disjoncté. Le jour était timide. Il monta jusqu'à la route et scruta la pénombre. Quelque part, hors de sa vue, un pylône avait du tomber. Il n'y avait rien à y faire. Profitant d'être dehors il alla vérifier l'état de l'estafette. Le hangar avait tenu, l'odieux véhicule était intact. Dommage.

De retour à l'appartement, il vérifia le téléphone. Rien. Pas un crépitement. La journée s'annonçait glorieuse.
Dans sa chambre Guillermo ronflait. Aleph se débarrassa de ses bottes et de sa parka, attrapa un plaid, brun évidemment, qu'il enroula autour de ses épaules et se rendit la petit cuisine glacée. Une tasse Mickey Mouse copieusement remplie de Nescafé dans une main et une demi douzaine de tranches de brioche industrielle sur une assiette vert pomme, il regagna le salon. La bouilloire sifflait. Il versa le liquide brulant sur le café en poudre, touilla pensivement et après avoir posé son déjeuner à portée de main sur la table basse, il s'installa en tailleur dans le canapé.
Une heure passa, studieuse, un crayon en main et son classeur sur les jambes, à annoter des relevés préliminaires.
Alors que la lumière du jour devenait plus franche, Guillermo sortit de sa chambre, enveloppé dans sa couette, traînant ses charentaises sur le parquet. Il émit un grognement qu'Aleph accepta comme une salutation et disparut dans la salle de bain. Aleph l'entendit pisser bruyamment puis faire couler de l'eau. Une bordée de juron.

"Il n'y a plus de courant et le chauffe eau est électrique !" cria Aleph pour se faire entendre au travers de la porte et par dessus les insultes fournies en espagnol.
Son chef de chantier émergea de la salle de bain toujours enveloppé dans sa couette rose pâle. Le teint blafard, l'œil fiévreux et les cheveux en bataille.
"Je retourne me coucher."

Aleph haussa les sourcils, puis les épaules et referma son classeur. Après quelques étirements et un bâillement sonore, il prit la bouilloire dont le contenu était encore tiède et se rendit à la salle de bain pour procéder à une toilette sommaire.
Guillermo étant officieusement en congé maladie, et officiellement incapable de le superviser pour la journée, il avait le champ libre et beaucoup à faire, à commencer par trouver un annuaire.

***

Exhumé de sous l’évier, le bottin un peu daté ne listait pas de bibliothèque municipale à moins de 30 km du bourg. Par ce temps et dans cette région, parcourir 30km équivalait à risquer de prendre une demi-douzaine d'arbre et autres éboulis sur le capot. Restait le château-musée perché en haut du bourg. Un dépliant touristique aimanté au frigo de la cuisine y mentionnait une bibliothèque fournie.
Vérification faite, le dépliant indiquait également que le monument historique était fermé au public de janvier à mars.
Qu’espérait-il de toute manière ?

9h. Il était temps d'aller vérifier si la grotte était toujours accessible et de prendre des dispositions pour la protéger pendant les jours de tempête à venir. Même si son emplacement, l'isolant par de hautes parois rocheuses de tout côté semblait la protéger du pire, quelques précautions ne seraient pas de trop. Restait à espérer que la route forestière qui y menait soit accessible.

***

Quelques branches avait obligé Aleph a faire preuve d'ingéniosité sur le chemin mais il s'était retrouvé sans encombre devant la caverne. 

Debout les bras croisés devant les planches condamnant l'entrée, le visage caché sous sa capuche, il pondéra. Commencer des relevés aujourd'hui n'avait aucun intérêt. Les prévisions météo s'annonçaient dangereuses. Il avait jusque midi pour rentrer au bourg sans risquer de se faire écraser par un arbre. Mais retourner à l'appartement maintenant qu'il était là n'avait pas de sens. Surtout pour devoir annoncer à Guillermo que la gare était fermée et qu'aucun train vers Périgueux ne circulait.

Le mieux était de retourner au bourg et de se renseigner sur les dégâts de la nuit et la rapidité avec laquelle l'électricité et la ligne téléphonique seraient rétablies. Mais avant cela, il s'arma d'une puissante lampe torche et ôta une planche de l'entrée. Il longea le coude jusqu'à la peinture rupestre et examina l'interstice dans lequel il avait trouvé la lame de tarot. Le vent n'avait rien à se reprocher, la probabilité qu'une carte de cette taille parvienne à se glisser si parfaitement dans un espace si étroit et mal situé était infinitésimale. Par curiosité, il s'agenouilla et longea les parois glacées jusqu'au bout de la salle où un boyau, à demi bloqué par un éboulement menait au reste de la caverne. Il aurait pu s'y faufiler, mais là n'était pas le but. Il continua au delà de l'ouverture, vers l'espace que Guillermo avait identifié comme le dépotoir et les latrines des anciens occupants du lieu. Il s'agissait de ne pas trop piétiner l'emplacement dont la géologie tendait  visiblement plus vers le capharnaüm que le reste de la salle :  un bassin naturel dans le sol, empli de cailloux et de poussières, et surement de quelques étrons fossilisés et d'os et de pointes de flèche. 
Restant à une distance prudente, il examina les surfaces verticales. A la lumière blanche de la lampe quelque chose ressortit, glissée cette fois dans une fissure à portée de main : une autre carte. Une femme cette fois, sur un trône et portant des insignes chrétiennes. Toujours le même style de dessin colorié de couleurs primaire. Toujours un parchemin de qualité médiocre. Il ne s'attarda pas sur les détails et la glissa dans la poche de poitrine de sa parka. 

Guillermo avait passé les 7 derniers jours dans ce recoin de la salle, son regard expert n'aurait pas pu louper une telle anomalie. Sauf peut-être hier, lorsque la fièvre s'était déclenchée. Lui-même avait passé 3 jours à mesurer et examiner la peinture rupestre et son contour. Si la carte avait été là deux jours avant il s'en serait aperçu. Ca n'avait pas de sens, et cela signifiait surtout qu'aucun de ses collègues n'avait vraisemblablement placé ces cartes, puisqu'ils étaient partis depuis plusieurs jours. Restait Guillermo. Mais une telle lubie était en parfait désaccord avec son caractère.
Alpeh passa encore une heure à examiner les parois de la salle mais ne trouva rien de plus. Ses doigts rougissaient, ses genoux commençaient à protester et l'humidité du sol perçait au travers de son jean. La blague avait assez duré.

***

La porte de la mairie était grande ouverte et sur le parvis de l'église, en face, une dizaine de personnes, des hommes principalement, discutaient. Ils jetèrent à peine un regard à l'Estafette couleur caca d'oie maculée de boue qui se gara près d'eux. De ce qu'il put glaner des conversations animées en passant, Aleph apprit que la moitié du village était sans électricité. Les fermes environnantes avaient toutes leur générateur mais c'était à peine suffisant.

La secrétaire de mairie, une femme d'une cinquantaine d'année qui, à en juger par l'impressionnant bob de cheveux teints en noir qu'elle arborait, n'avait vraisemblablement pas changé de coiffure depuis ses 20 ans en 1960 accueillit Aleph d'un sourire aimable mais tendu. C’est elle qui avait géré une partie des démarches administratives permettant l’exploitation de la grotte qui se trouvait dans la forêt municipale. Aleph en charge de l’obtention des divers permis et autorisations avait, les semaines précédentes, passé un certain nombre d’heures au téléphone avec l’aimable et efficace employée pour la guider dans des démarches obscures dont elle n’avait jamais entendu parler. De son côté, c’est elle qui avait trouvé, pour loger au rabais une équipe complète, ce grand corps de ferme converti en gîtes, qui passait habituellement l’hiver inoccupé, leur permettant de rester à proximité de la grotte sans exploser le budget alloué au projet.

Aleph lui offrit son sourire le plus affable.
"Madame Rousseau. Bonjour. Vous devez avoir du travail par dessus la tête aujourd'hui.
- Pensez donc, plus d'électricité, plus de téléphone, les routes barrées. Le maire est parti en moto à la ville pour coordonner les réparations, en attendant, je suis bloquée ici à expliquer aux habitants que je ne peux rien faire pour eux. Heureusement la départementale est en train d'être dégagée. L'épicerie va pouvoir faire venir plus d'eau avant la deuxième salve de tempête. Votre grotte va bien ?
- Elle est toujours sèche oui. Et l'appartement de la ferme aux trois veaux est lui aussi sans électricité, mais... 
Madame Rousseau leva les yeux au ciel. Aleph changea prestement de sujet
Dites, je me demandais si quelqu'un ici avait un télex ?
- A l'épicerie, ils ont celui du point poste, Monsieur le Maire s'en est servi ce matin. Ah, enfin quelqu'un que je peux renseigner ! s'écria-telle en tapotant satisfaite sa jupe en plaid.
- Et je me demandais, le musée du château... Est-ce que...
Le visage de Madame Rousseau se ferma.
- Ah ca. Il faut voir avec Lejean, coupa-elle sèchement.
- Le Jean.
- Oui. Vous montez au château et demandez Lejean.
Sa manière de prononcer le nom en disait long sur le mépris qu'elle avait pour cette personne.
- Ah.
- Oui. pour le château je ne peux rien faire."
Mais je n'ai encore même rien demandé, s'étonna Aleph en son for intérieur. Il remercia la secrétaire, lui assena de nouveau son plus charmant sourire. Elle oublia sa nervosité et le raccompagna à la porte de la mairie, non sans lui recommander de penser à prendre beaucoup de provisions lorsqu'il irait à l'épicerie envoyer son télex. Un jeune homme vigoureux comme lui ça devait manger par un temps pareil.

C'est un sourire amusé cette fois qu'Aleph présenta à l'épicier quelques dizaines de mètres plus loin, quand il entra dans le magasin.
Effectivement, il ne restait plus beaucoup d'eau dans les rayons. L'épicière en l'amenant dans la réserve où se trouvait le téléphone, le fax, le minitel et le Télex public pour le village lui expliqua que leur fils avait réquisitionné deux camionnettes et deux garçons de ferme en plus de leur camion pour aller chercher des réserves avant les grandes pluies du week-end.
Aleph envoya un bref télex à l'attention de "Madame" au CNP, l'informant de l'état de Guillermo et des contraintes techniques les empêchant de revenir sur Périgueux à court terme.
Il l'imaginait très bien, blanche de rage, en pleine paranoïa, les voyant déjà entrain de gaiement piller la grotte pour revendre les précieux artéfacts à des contrebandiers sans vergogne.
Il exagérait ?
Non, Madame en était capable. Madame n'avait aucune confiance en Guillermo.
Peu importait.
Il envoya aussi un télex au bureau de son père, pour que sa famille ne s'inquiète pas. Dans la banlieue d’Orleans, il ne se faisait pas trop de souci pour eux.
Restait un message à transmettre à la femme de Guillermo. Il la savait habituée aux silences prolongés de son mari, mais un peu de prévenance ne ferait pas de mal. Il hésita. Un nouveau télex à Madame ? Un à son père ? En désespoir de cause il renvoya un message à son père, et puisqu'il était la, il suivit les conseils de madame Rousseau et fit quelques courses, en gardant à l'esprit que les seuls moyens de chauffer la nourriture jusqu'à nouvel ordre étaient un microonde capricieux et le poêle du salon.

***
Ses provisions calées à l'arrière de la camionnette, son devoir d'assistant accompli et l'estomac dans les talons, Aleph décida que la journée était finie. Il rentrerait et passerait l'après-midi à la table de la salle à manger à cataloguer les échantillons de Guillermo jusqu’à ce que la lumière manque.

C’est en passant devant une bifurcation où un panneau indiquait la direction du château qu’il changea d’avis.  Il s’engagea sur la route et quelques coudes plus loin parvint devant les grilles du domaine. C’était ouvert. Il se demanda s'il pouvait rentrer dans la cour gravillonnée du lieu et décida plutôt de se garer le long du mur d’enceinte sur les places réservées aux stationnement des véhicules de touristes.

Tout semblait fermé et si le château, hybride de forteresse médiévale et de château renaissance, semblait dans un état de préservation optimal, rien ne laisser penser qu’il était habité par quoi que ce soit d’autres que ses collections et quelques fantômes.

Suivant docilement les panneaux il se dirigea vers une petite porte du bâtiment principal, sur laquelle un panneau indiquait ‘Secrétariat – Billeterie.’
C’était fermé, par la fenêtre au verre teinté de la porte, aucune lumière ne semblait filtrer, mais l’électricité était peut-être coupée ici aussi.
En revanche, une conversation étouffée lui parvenait au travers du bois.
Il frappa.
Silence.
Un bruit de pas.
La porte s’ouvrit en grand et un homme d’une soixantaine d’année, portant une tenue similaire à la sienne, bottes et parka,  le salua d’un bref hochement de tête, s’effaça pour le laisser entrer et sortit.

La pièce était spacieuse et toute en longueur, bien qu’un peu sombre. A gauche, un long comptoir servait sûrement de station d ‘accueil. Il était pour l’instant vierge de tout dépliant et personne n’occupait les deux sièges hauts derrière lui. Au fond de la pièce, dos à une fenêtre qui donnait sur la cour intérieure du château se trouvait une femme, elle l'observait, les épaules droites, la tête haute, les jambes bien alignées et  les deux mains croisées devant elle.

Il ne fallut qu’un regard à Aleph pour lire son pedigrée dans sa tenue et son cursus universitaire pouvait être déchiffré dans son comportement.  Col Claudine, collier de perle. Mocassins à glands aux talons raisonnables, collants opaques et jupe de velours vert. Seul le cheveu lisse et tiré en arrière en chignon plutôt que coupé au bol avec un serre tête laissait présager un esprit un peu moins bourgeois. Ou peut-être que les serre-têtes n’étaient réservés qu’aux mères de famille et que celle-ci était encore nullipare. Il maitrisait mal les codes de la bourgeoisie.
Elle le dévisagea de la tête aux pieds. « Khâgne, Hipokhâgne et enfer des instituts d'éducation supérieure privés » hurla une voix au fond du cerveau d’Aleph pendant que lui même se faisait cataloguer par le regard tranquillement méprisant de la femme.
Aleph se sentit soudain le charisme d’une huître morte et son « sourire affable spécial difficulté administrative » ne vint pas sur commande. Il piétina un peu sur place, conscient que son embarras était aussi palpable que la boue qu’il laissait tomber sur les tomettes impeccables.
"Bonjour, je cherche… une personne.
- …
- …
- Vous souhaiteriez peut-être être un peu plus précis
- nommée… Le Jean.
Le ridicule ne tue pas, le ridicule ne tue pas, se répétait Aleph.
- Le Jean, répéta la femme lentement.
- C’est…peut-être lui qui vient de sortir ? bégaya Aleph, je… je…
Ca devenait insoutenable, comment pouvait-il perdre ses moyens si facilement ?
La femme s’approcha. Son visage jusque là à contre-jour apparut. Elle tendit la main avec un sourire froid et pincé.
- Marozia Jeanne, curatrice du musée. Supposons pour le moment que je suis la personne que vous cherchez"

Aleph serra mécaniquement, la poignée fut brève et sèche. Il avait les doigts glacés. La main qu’il serra était tiède. Et sa propriétaire spéciale. Il la dévisagea, rougit jusqu’au oreilles et détourna le regard.

Quelle ironie du sort avait incarné une œuvre d’art dans une curatrice de musée ?
Blonde vénitienne, l’œil un peu globuleux, bleu azur, inséré dans une paupière épaisse et ciselé en une amande parfaite sous deux sourcils en arc finement dessinés. Un front typiquement marmoréen, un nez droit, la bouche rose et la lippe dédaigneuse, un menton un peu gras, légèrement fuyant. Quelqu’un avait ensorcelé un portrait de Lucrèce Borgia et l’avait ramenée à la vie. Aucune autre explication ne semblait valable.

Mme Jeanne, et non Le Jean. Il se souviendrait de faire remarquer à Madame Rousseau que l’impliquer dans les querelles du village n’était pas très poli. Les secondes passaient, l’embarras montait. Chez lui surtout, la curatrice semblait attendre, impassible, qu’il parle, ou disparaisse.

Il déglutit.

"Aleph Kaplan. Assistant de recherche au Centre de national de Préhistoire de Périgueux.
-   Enchantée, mentit Merozia Jeanne sans aucune intention de le dissimuler.
Aleph inspira profondément et nonobstant l’invitation claire à ne pas poursuivre, il enchaina.
-  A tout hasard, je me demandais si je pouvais abuser de votre hospitalité quelques heures et examiner les ouvrages de votre bibliothèque. J’ai quelques recherches à faire.
-   Aucun ouvrage ici ne traitera de l’Holocène, fit vertement remarquer la curatrice. Les plus récents faisaient partie de la collection personnelle du dernier habitant des lieux, mort en 1896.
Aleph ne put s’empêcher de sourire cette fois.
-  A vrai dire, tout ce qui est postérieur au Pléistocène supérieur est déjà un peu trop moderne pour moi, mais je viens plutôt me renseigner sur des objets un peu plus récents. Des cartes à jouer anciennes. Les lames d’un tarot divinatoire je pense.
La curatrice leva imperceptiblement un sourcil.
-   Puis-je les voir ? Il y a bien quelques écrits originaux d’Encausse dans la bibliothèque, mais dans l’immédiat, il est probable que ce soit mon matériel de paléographie qu’il vous sera utile d’emprunter."
Aleph tira les deux cartes à jouer de la poche de poitrine de sa parka et les tendit à Marozia Jeanne.  Elle les disposa sur le comptoir, à l’endroit le plus lumineux et les examina. Pendant une minute, Aleph retint sa respiration. Il n’avait vue que sur le dos et les jambes de la curatrice, et la courbe ample de ses hanches et ses fesses larges et rebondies avaient un attrait qu’il aurait préféré ignorer. Quelque part dans sa tête une scène de Hair rejouait. Il se demanda si elle montait à cheval.

Marozia Jeanne se redressa empila les deux cartes se retourna et les tendit sèchement à Aleph.
"J’ignore si vous êtes un messager innocent ou un participant actif à cette mauvaise blague mais vous pourrez signaler au maire que ses plaisanteries de mauvais goût ont assez duré. Même si je dois admettre que celle -ci est d’un niveau intellectuel que je ne lui aurait pas attribué. Elle n'en est que plus odieuse.
- Je ne comprends pas.
 L’expression de la curatrice lui fit bien comprendre qu’elle n’attendait pas de lui qu’il comprenne grand chose à quoique ce soit de toute manière.
- Partez s’il vous plaît, votre présence ne me rassure pas."

Aleph désemparé, pris les cartes, haussa les épaules et sortit sans un mot. Trop bien élevé pour rester en présence d’une femme qu’il incommoderait. Fut-elle le sosie de Lucrèce Borgia et donc certainement bien plus dangereuse que lui.

***

Guillermo avala son aspirine et entama du bout de la fourchette le cassoulet en boîte réchauffé par Aleph.
Leur deux lampes torches et quelques bougies éclairaient relativement bien la pièce et le poêle ronronnant faisait son office.
L’ambiance était presque confortable.
"Tu as l’air soucieux. Tu n’as pas dit un mot depuis une heure. Ca ne te ressemble pas.
- Tu t’y connais en tarot ? Les atouts ?  Tu saurais les citer.
- Ma femme s’y connaît mieux que moi, mais oui. Le premier atout c’est le Bateleur. Le magicien si tu préfères. D’ailleurs il est souvent marqué d’un 1 en grec, ou d’Aleph la première lettre de l’alphabet hébreu. Je pensais que tu savais ça vu le prénom que t’on infligé tes parents
- Non. Je sais juste que personne d’autre n’a été assez idiot pour nommer son fils d’une lettre unique
-  Pauvre enfant.
- Mouais. On s’y fait. Personne ne connaît l’alphabet hébreu. Le second atout ?
- La papesse.
-  Rien de spécial donc.
-  La papesse Jeanne ?  Si, c’est une histoire spéciale. Tu ne t’intéresses vraiment jamais à ce qui se passe après l’invention de l’écriture ?
-  Jeanne ?
-   La légende veut que, vers 860, une femme ait réussi à se faire désigner Pape, elle serait parvenue à régner un certain temps jusqu’à ce que, mise en cloque par un moine un peu mieux au courant des choses de la vie que les autres, elle n’accouche en pleine cérémonie religieuse. La légende est apparue tardivement après les fait dans les chroniques religieuses. En 1200 si mes souvenirs sont bons. Ca a été par la suite parfaitement démenti :  chronologiquement il est impossible qu’elle ait existée, mais les théories sont allées bon train. La plus plausible pendant un certain temps, était que ce surnom avait été donné à la maitresse autoritaire du pape de l’époque. Ou sa mère, ou les deux. Les sources sont peu claires et elle n’était pas vraiment monogame. C'était un noble catin, elle s’appelait Maria, Marise ?
- Marozia ?
- Voilà ! Je croyais que tu ne la connaissais pas.
- Pas jusqu’à ce matin non. Je crois que je vais aller me coucher."






Bonus track :
Hair - Aquarius

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